John Eliot Gardiner on Hector Berlioz, article in La Croix

The director of the La-Côte-St-André festival, Bruno Messina, invites the most Berliozian of conductors to the composer's hometown.
27th August, 2015 

"In defense of Berlioz", by Bruno Serrou
 
' “Berlioz was too original, too provocative, too subversive, too excessive for the French who have only remembered him these qualities”, John Eliot Gardiner recounts. “In his time, his image was that of a creator of very strong, pompous, violent works.  However, this was not true. On the contrary, Berlioz was a musical poet. For him, elegance and transparency were of the utmost importance. This force of nature was capable of writing the sublime vocal septet of the opera Les Troyens, the song cycle Les Nuits d’été, pieces of such amazing fragility, fluidity and subtlety.'


Original article (French):

« C’est à Hector Berlioz que l’orchestre que j’ai fondé en 1989 doit son nom, se souvient le grand chef britannique Sir John Eliot Gardiner. Pour moi, comme pour mes compatriotes, Berlioz est en effet un compositeur révolutionnaire et romantique. Ce qui explique pourquoi il n’est guère compris des Français et de leur esprit… »

Élève au King’s College à l’université de Cambridge où il a fondé le fantastique Monteverdi Choir en 1964, quatorze ans avant de créer les English Baroque Soloists puis, en 1983, L’Orchestre de l’Opéra de Lyon, John Eliot Gardiner est un familier de l’univers de Berlioz.

Grâce à son compatriote Sir Colin Davis, premier chef d’orchestre à enregistrer l’intégrale de l’œuvre du musicien français dans les années 1960-1970. Colin Davis se produisait chaque année à Cambridge avec le Chelsea Opera Group auquel se joignait le jeune John Eliot, qui a joué Berlioz au violon et à l’alto et chanté parmi les ténors dans La Damnation de Faust, Les Troyens, Béatrice et Bénédict

BERLIOZ, TROP EXCESSIF POUR LES FRANÇAIS

« Berlioz était trop original, provocateur, subversif, excessif pour les Français qui n’ont retenu que ce seul qualificatif, rappelle le chef britannique. En son temps, son image était celle du créateur d’une œuvre très forte, pompeuse, violente. »

« Or ce n’est pas vrai. Au contraire, Berlioz est un musicien-poète. Chez lui, l’élégance, la transparence priment. Cette force de la nature était capable d’écrire le sublime septuor vocal de l’opéra Les Troyens, le cycle de mélodies Les Nuits d’été, des choses d’une fragilité, d’une souplesse, d’une subtilité inouïe. »

Selon John Eliot Gardiner, les origines du compositeur, issu d’une petite ville de la province profonde, et sa formation quasi autodidacte agaçaient. « Il était beaucoup mieux accepté par les milieux intellectuels de son époque, par Hugo, Balzac, Gautier, que par le public. Les musiciens, eux, étaient mitigés, quelques-uns l’admiraient, d’autres le trouvaient trop fou. »

Au Royaume-Uni, en revanche, « nous n’avons pas la même conception de ce que doit être un créateur, sourit le chef d’orchestre. Nous adorons ses excès, son courage, son audace. Qu’il ait beaucoup souffert dans sa vie privée et qu’il ait été accepté en Allemagne, en Russie mais pas chez lui nous blessent. Il incarne l’après-Beethoven, la possibilité pour la musique symphonique et dramatique d’embrasser toutes les émotions humaines. »

LES RÉVOLUTIONS DE L’OPÉRA

John Eliot Gardiner, dont le répertoire court sur plus de trois siècles, de Monteverdi à Stravinsky, avec Bach pour centre de gravité (1), tous joués sur des instruments de leur époque, voit Berlioz comme un personnage clé dans l’évolution de la musique.

« Il y a trois révolutions dans l’histoire de notre art, énumère-t-il. La première se situe vers 1600, au temps de Monteverdi ; la seconde vers 1800, à l’époque de Beethoven et Berlioz ; la troisième au début du XX e siècle, c’est-à-dire au temps de Stravinsky. »

« Comme Beethoven et Schumann, Berlioz a révolutionné l’opéra et, plus encore, la symphonie, qui est devenue le vecteur d’expression des pensées et des émotions les plus profondes. » Le drame s’infiltre, en effet, dans les symphonies dramatiques de Berlioz comme Roméo et Juliette ou les oratorios comme La Damnation de Faust.

« Tout ce qu’il a composé est théâtre. En outre, sans le Traité d’instrumentation et d’orchestration de Berlioz, Gustav Mahler et Richard Strauss n’auraient pas été les mêmes compositeurs ! »

LE FESTIVAL BERLIOZ SÉDUIT DES MILLIERS DE SPECTATEURS

Si la France se montre donc encore réfractaire, « les choses changent pourtant, constate John Eliot Gardiner. Depuis que mon Orchestre révolutionnaire et romantique et moi avons monté Les Troyens au Châtelet dans leur intégralité, en 2003, dans une mise en scène de Yannis Kokkos, j’ai senti que le public parisien commençait à frémir. »

Des Troyens que Gardiner devrait diriger à nouveau, dans deux ans, à La Côte-Saint-André avec son Orchestre révolutionnaire et romantique, comme le confirme Bruno Messina, directeur du Festival Berlioz, qui se réjouit que l’enfant du pays puisse enfin conquérir un large public.

« Le musicien n’est plus l’apanage d’une élite qui essaie pourtant encore de se l’approprier, remarque-t-il. Chaque année, depuis sept ans, ce sont des milliers de spectateurs supplémentaires qui assistent au Festival Berlioz, de tous âges, de toutes nationalités, de toutes origines sociales. À Vienne, pour le Te Deum dirigé par François-Xavier Roth, ils ont été 6 000 à rallier Berlioz et 600 enfants à le chanter ! »

Bruno Serrou, envoyé spécial à La Côte-Saint-André (Isère)

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